Les choses humaines

Category: Livres,Romans et littérature,Littérature française

Les choses humaines Details

Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale. Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

Reviews

Succès de librairie, Les choses humaines par Karine Tuil (août 2019) est un assez bon roman. ?a se lit facilement, on va jusqu??au bout. Pour moi, le succès est mérité, même si j??y ai trouvé, ci et là, quelques traits forcés et une psychologie à peine esquissée? N??est pas D.H. Lawrence ou Philip Roth qui veut (références à American Pastoral et Human Stain). Le monde qui y est décrit est celui du journalisme et de la télévision française. Claire, sorte de Valérie Treirweiler ou de Tina Kieffer, est une femme de pouvoir ayant côtoyé de près Bill Clinton et Monica Lewinsky (sic) quand elle était jeune stagiaire à la Maison Blanche (re-sic). Quant à son mari, Jean Farel, comment ne pas songer à Jean-Jacques Bourdin, journaliste faisant de l'audimat sur une grande chaîne ? Coureur de jupons invétéré, celui-ci joue de son aura. Ils ont un fils, Alexandre, maintenant âgé de 21 ans, préparant sa rentrée à l??université de Stanford. Le jeune homme est plutôt instruit, mais psychologiquement fragile, avec ses « démons intérieurs », comme on dit connement. Une enfance mal vécue auprès de son père (sorte de tyran). Le problème, c??est que, dans ce monde policé et artificiel, coupé d??une certaine réalité (ou plutôt d??une certaine vérité?), tout se vit pour et par l??image, les honneurs, la réputation, les apparences, les conflits d??intérêt? Les conflits de pouvoir aussi? En cela, la peinture que donne Karine Tuil est une réussite. L??hommage à Philip Roth ne fait bien sûr aucun doute (en terme de style, le premier chapitre est clairement un clin d???il à l??auteur américain?). En attendant, Tuil, on le voit bien, interroge le monde contemporain, celui de ces quinze dernières années (2004-2019), celui des réseaux sociaux, de #MeToo, du néo-féminisme, des dérives ici et là? Le style est alerte, les phrases claquent et sont efficaces, et l??auteure n??y va pas par quatre chemins. Bref, ça va à l??essentiel, les formules sont bien senties. Un peu trop parfois. Je veux dire que souvent, ça ressemble, non pas à de la grande littérature (Roth, Céline, Lawrence, Hardy), mais plutôt à une sorte de compte-rendu publié par Voici ou Gala, la qualité et une bonne structure en supplément. Le côté dilué des chapitres suivants est sans doute le seul reproche que je ferai.Roman social, judiciaire, polémique et polémiste, « Les choses humaines » présente des choses pas si « humaines » que ça? Elles ont même un avant-goût de barbarie. Echec et limites de la civilisation. Et le constat est le suivant : la culture ne sauve pas de la monstruosité. Le viol d??une jeune fille, au cours d??une soirée bien trop arrosée, par le fils de Jean et Claire, nous renvoie à la difficulté, à l??absence de limites et de repères, à la méprise et à la fragilité des relations humaines entre jeunes gens de la haute société. Et c??est finalement un monde de prédateurs et de prédatrices « civilisés » qui nous est relatés. Un monde politiquement correct mais socialement abject. C??est aussi le problème des abus de pouvoir, des « possibles », et des stratégies d??évitement. Le problème de la « virilité agressive », et celui des femmes qui doivent subir sans se rebeller. Jusqu??où peut donc aller la jeunesse dans tout ce fatras ? Et tous ces réseaux sociaux, aident-ils vraiment ? Déni de la culture, déni de l??intelligence. Déni de la raison. La fin des mondes. La fin du monde ancien. Il est déjà là. La fragilité des choses. Et les dégâts qui vont avec. Quant à justice, elle « révélait la fatalité des trajectoires, les fractures sociales, les échecs politiques » (on relira, si le sujet intéresse, quelques ouvrages de Christophe Giulluy). Ainsi, cette dernière décennie restera comme « le meilleur des temps » mais aussi « comme le pire des temps » ; « c??était l??âge de la sagesse, c??était l??âge de la folie ; c??était l??époque de la foi, c??était l??époque de l??incrédulité ; c??était la saison de la Lumière ; c??était la saison de l??Obscurité ; c??était le printemps de l??espoir, c??était l??heure du désespoir ; nous avions tout devant nous, nous avions rien devant nous. » Tout le monde (ou presque) y passe : jeunesse dorée, parents quadragénaires, vieux lubriques adorant le Veau d??or. Maladies (Alzheimer), désirs incontrôlés ou incontrôlables, le viol de Cologne en décembre 2015, racisme et féminisme, politiquement correct ou non, recherche de la vérité : petits et grands ayant l??apparence d??une « bonne santé » ne sont au final pas mieux que les autres : ce sont tous de grands malades. Mais, il faut bien survivre et certains ne « survivaient que par instinct de conservation. Tenir debout, c??était peut-être la seule injonction radicale » (1)Dans ce monde d??aliénation où la réussite sociale est souvent synonyme d??échec personnel, Karine Tuil dresse un tableau saisissant. On pourra toujours lui reprocher quelques raccourcis ou quelques caricatures, mais pas tant que ça. Même si ce milieu ne m'est pas familier, je suis conscient des questions contemporaines abordées par Karine Tuil. Cette lecture apporte donc son lot de drames et de tensions, jusqu'au dénouement final (superbe plaidoirie, mais en même temps, une justice qui, si on le sent bien, se range plutôt du côté des puissants, laisse aussi les cons et les connes sur le bord du chemin, les cons ou les ignorants, c'est selon). La culture et l??art sont là pour nous rappeler certains traits essentiels de notre monde, cette Société à la dérive (comme l'énonçait déjà le visionnaire Cornelius Castoriadis, en 1997). Ce monde d??aliénation et de servitude volontaire, où les Institutions ont cédé le pas à la connerie généralisée, histoire de ne pas blesser les susceptibilités identitaires, communautaristes et autres. « Je n??en peux plus d??être sur un siège éjectable », lance à un moment l??un des personnages clés du roman. Oui, nous le sommes toutes et tous. Qu??est-ce que la vérité ? La vérité n??est pas la réalité des images, des photos ou du JT. « Il n??y a pas de vérité, comme l??écrivait Nietzche. Il n??y a que des perspectives sur la vérité. » « L??accusation a préféré jouer avec vos émotions », lancera à son tour un autre personnage central du roman. Oui, nous en sommes là : les émotions au-dessus de la raison. Et Karine Tuil a au moins le mérite de souligner cela, sans fard, sans hypocrisie, avec une sincérité et une froideur remarquables. On sent l??auteur dépassée par les événements, les conflits. Par ce monde où l??opinion a pignon sur rue. Mais l??opinion, comme l??émotion, peut être une dictature : l??opinion n??est pas la pensée et l??émotion n??est pas raison. Du coup, on est dans la zone grise, dans des zones de turbulence et d??imprévus, de mouvements et de folles nécessités. Rien n??est acquis. Nul ne peut être sauvé dans ce monde. Pire encore : nul ne peut se sauver de ce monde?Et la barbarie, comme le disaient un jour Coetzee et même George Steiner, est parfois connectée à la plus haute culture?(2)____________________________________________________________________________________(1) Page 332.(2) Un roman qu'on n'hésitera pas à recommander à un jeune public, et ce dès l'âge de 16 ans... pourquoi pas.